Le Noël de Louise

Publié le par la cachette d'Emma

Depuis les tous premiers cristaux de givre qui s'étaient déposés sur la campagne au début du mois de décembre, les enfants du village rêvaient d'un Noël sous la neige. A force d'espoirs, les forces divines n'avaient pas eu le courage de résister à la persévérance de l'enfance, et c'est ainsi qu'en ce matin du 24 Décembre, quand les volets se sont ouverts, chacun avait eu l'émerveillement de constater qu'une immense étoffe de velour blanc recouvrait les jardins, les toits des maisons et les vallons. Il neigeait à gros flocons, d'une neige généreuse et épaisse; le ciel était bas et le village s'éveillait dans une atmosphère feutrée et veloutée.

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 Quand Louise avait poussé les volets un peu grinçants de la fenêtre de la petite chambre qu'elle partageait avec sa petite soeur et ses deux petits frères, son coeur avait bondi. Elle s'était précipitée sur leur lit pour les réveiller, riant et racontant n'importe quoi.

-"Lucie, Théo, Pierre, vite debouts! Il y a une surprise dehors! Allez, réveillez-vous, il y a plein de neige! Si vous ne vous levez pas tout de suite, elle va partir. Et tant pis pour vous!"

Un peu vacillants, les petits s'étaient levées, le pouce encore dans la bouche et le nounours, au moins aussi vieux que les âges des quatre enfants réunis, pendant au bout de la main de Lucie. Trois paires d'yeux un peu étonnés fixaient Louise.

-"Bande de petits nigauds, regardez par la fenêtre! Allez..."

Réalisant l'ampleur du miracle, les petits se précipitèrent à la fenêtre. Et le nez collé sur les vitres, ils se mirent à éclater de rire. Puis ils sautèrent sur les lits, dansèrent, jetèrent partout jouets et oreillers, couvertures et vêtements.

-"Qu'est-ce que c'est que ce raffut? Vous allez vous calmer un peu! Si c'est pas possible de voir des gosses aussi turbulents! Allez, ouste, on s'habille et on déjeûne. Louise, tu déposeras les petits chez la Jeanne et tu files aux bêtes. C'est moi qui irai les chercher ce soir. Quel temps de chien! J'avais bien besoin de çà!..."

Pétrifiés, les enfants regardaient l'imposante silhouette de leur père disparaitre de leur chambre, puis la porte d'entrée claqua. Alors, comme chaque matin, Louise se mit à l'ouvrage. Elle ramassa les vêtements éparpillés dans la chambre, habilla,  silencieuse et douce, Théo, Pierre et Lucie, prépara leur petit déjeuner, et tout en grignotant un bout de pain beurré et en balayant le carrelage, elle leur racontait les batailles de boules de neige qu'ils ne manqueraient pas de faire dans le jardin de Jeanne avec les autres enfants et les bonhommes de neige qu'elle était sûre qu'ils réussiraient.

-"Un jour, quand tu étais encore toute petite Lucie, et que vous, les jumeaux, étiez dans le ventre de maman, elle et papa avaient fait un très très grand bonhomme de neige dans la cour de la ferme, c'était le plus beau du village...

-Moi je m'en souviens, s'écria Lucie. Même que maman lui avait mis une écharpe rouge autour du cou.

-Ca se peut pas, dit Théo. Y a que les grands qui se souviennent!

-C'est vrai, approuva Pierre, c'est papa qui l'a dit l'autre jour. C'est pour ça qu'on se souvient pas de maman. T'es encore trop petite pour te souvenir!

-C'est pas vrai! Hein louise qu'il avait une écharpe rouge?"

 

Emmitouflée dans son manteau de laine, le bonnet au ras des yeux, le nez enfoui dans son écharpe et les poings serrés au fond de ses poches, Louise descendait la rue d'un pas rapide. Elle croisa Noémie et Lucas qui courraient dans la neige. Ils avaient le bout du nez tout rouge et les yeux pleins d'étincelles.Elle aurait aimé jouer avec eux comme ils le lui proposèrent, et attendre le réveillon du soir en essayant d'imaginer tous les cadeaux qu'ils allaient recevoir,mais ce n'était pas possible. Aujourd'hui, même obéir à son père ne serait pas possible. Non, elle ne s'occuperait pas de la ferme aujourd'hui, elle ne ferait pas le ménage et tout ce qu'il lui demandait de faire pour l'aider depuis que maman n'était plus là à cause de cette terrible maladie. Ses devoirs de vacances, elle n'y toucherait pas non plus. Aujourd'hui, elle resterait avec Zéphir, le beau cheval alezan qu'elle aimait tant et qui devait partir dans deux jours...Si son père s'imaginait qu'elle ne savait pas pour où, il se trompait sacrément. Elle l'avait entendu parler avec le boucher devant la camionnette qui passait chaque semaine dans le village. Elle savait bien comment il allait finir...C'est pour çà qu'elle refusait de manger de la viande depuis quelques semaines, et qu'en cachette elle donnait sa part aux deux chiens.

Aujourd'hui, ce sera avec Zéphir qu'elle allait fêter Noël, juste elle et lui. Pas le temps de jouer avec les autres enfants, pas le temps d'obéir à son père, juste celui de déposer les petits chez Jeanne.

 

Paisible, Zéphir attendait Louise. Cela se voyait dans ses grands yeux doux bordés de cils immenses qu'il leva vers elle quand elle pénétra dans l'écurie. Un regard si tranquille, si confiant...Si seulement son père avait pu prendre le temps de regarder juste une toute petite fois ces yeux là...Il y aurait vu comme une petite étincelle qui a le pouvoir de guérir de presque tout. Quand Louise était près de lui, elle parvenait à oublier le chagrin et la tristesse que lui causait l'absence de sa mère. Elle parvenait même à comprendre, un peu, la sévérité de son père qui était juste une manière de se défendre du désespoir d'avoir perdu sa femme. Comme chaque jour, elle glissa ses petites mains sous la lourde et longue crinière, posa sa joue sur l'encolure chaude et frémissante, et respira l'odeur d'herbes sèches qu'elle aimait tant. Après avoir embrassé les délicats naseaux, elle alla chercher un petit panier qu'elle avait minutieusement caché derrière des ballots de paille, déposa une grande couverture sur le dos de Zéphir, lui mit le vieux licol et ouvrit la porte de l'écurie.

   La neige s'était un peu arrêté de tomber, mais le vent était toujours aussi glacial. Leurs pas crissaient et leurs souffles formaient un épais nuage. Ils marchèrent longtemps, côte à côte, dans la campagne. Ils allèrent bien plus loin que le petit chemin derrière la ferme, dernière limite que son père lui autorisait quand elle sortait Zéphir. Bien plus loin aussi que la dernière maison du village. Arrivés à l'orée de la forêt, ils s'arrêtèrent. Louise hésita un peu. Le vent ne soufflait plus du tout, le ciel était d'un bleu turquoise, et la neige devenait de plus en plus brillante, de plus en plus dure. Zéphir ne semblait pas inquiet. Il faisait pivoter ses belles oreilles de droite et de gauche, dressait la tête en direction des arbres, puis la frottait doucement contre les épaules de la petite fille comme s'il voulait la réchauffer. La faim commençait à se faire sentir. La forêt leur offrirait certainement un très bel endroit pour déguster les carottes et les beignets que Louise avait emportés dans son petit panier.

  Des myriades de diamants accueillirent la petite fille et le cheval. Il y en avait partout, suspendues aux branches dénudées des arbres, jonchant le sol. Tout en mangeant beignets et carottes, Louise et Zéphir s'enfonçaient dans la forêt de cristal et de lumière. Le cheval marchait d'un pas alerte et décidé, et la petite fille commençait à avoir quelques difficultés à le suivre; alors, s'aidant d'une vieille souche, elle grimpa sur le dos de Zéphir, et s'enveloppa dans la couverture. Bercée par le pas du cheval, la tête posée sur le garrot, elle regardait défiler les cristaux de glace qui emprisonnaient tout, mais qui faisaient de si magnifiques arbres de Noël. Engourdie par le froid, Louise commençait à se sentir très fatiguée, doucement ses yeux se fermaient. Zéphir continuait sa route, calme et sûr de sa destination. "La mare aux biche" murmura la petite fille dans un souffle."Comment savais-tu? Maman aimait tellement y aller..." Depuis le départ de sa mère, Louise n'était jamais revenue ici. La mare était luisante de glace, le soleil éblouissait sa surface, et deux biches, aussi gracieuses qu'étonnées, se tournèrent vers cette curieuse apparition. Puis les yeux de Louise se fermèrent complètement.

 

-"Ma toute petite fille. J'ai eu si peur." Une voix caverneuse parvenait aux oreilles de Louise. Une voix connue et qui la rassurait. Peu à peu, elle reprit ses esprits. Elle était bien chez elle. C'était bien la main de son père qu'elle sentait sur sa joue.

-"T'es plus malade, hein?" questionna de sa petite voix flûtée Lucie."Regarde par la fenêtre, c'est papa qui l'a fait. Tu vois, il avait bien une écharpe rouge!"

En plein milieu de la cour, se dressait, dans la nuit, un superbe bonhomme de neige, avec un chapeau de feutre noir et une grande écharpe rouge qui volait dans le vent et les flocons. Puis, tenue par deux petits jumeaux, une grande ombre apparut à côté du bonhomme de neige...Zéphir avançait, un gros ruban rouge autour de l'encolure. Louise se pelotonna contre son père."Joyeux Noël ma chérie"...

                                                          

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