Compte à rebours Aikidokaesque 4:la lame et le verbe

Publié le par la cachette d'Emma

C'était un jour de grand soleil je crois. Mais je ne me souviens plus de la saison. J'attendais mon RER sur le quai et je lisais Mishima "Le soleil et l'acier"...Toshiro venait de nous faire une conférence sur les tatamis sur la métamorphose de la lame destructrice en lame de vie. Je me souviens lui avoir demandé si tout de même il était possible de directement passer à la version de la vie, car honnêtement, les esbrouffades des jeunes chiots des tatamis...je ne sais pas si je tiendrais...:-))) Il avait rigolé je crois...oui, sans doute, puis il avait répondu que c'était sans doute possible, mais bien plus difficile....J'en avais tragiquement déduis que ne s'offraient plus à moi que deux solutions: soit je subissais et j'attendais gentiment que mes gentils chiots avides de se taper les plaquettes de chocolat pour montrer que c'était eux les plus forts se calment afin de toucher, enfin, à l'essence de l'Aikido, soit...je quittais les tatamis et reviendrais plus tard, quand les ptits biscottos des ptits mecs passeraient en second dans leur apprentissage ou/et que je serais moi-même une très ancienne dame, pleine de bienveillance ou, qui sait, d'admiration, enfin:-DDD Comme d'habitude, l'Aikido me dérouta et me fit emprunter une troisième voie....:-)
Je ne compte plus les remarques auxquelles j'ai eu droit: "Ton Aikido est trop philosophique, trop intello, trop spirituel, tu te poses trop de questions, ne te prends pas la tête, t'es trop littéraire, c'est plus simple que ça...."et j'en passe. Je m'en suis quelquefois amusée, les grands jours où je savais Toshiro dans le dojo et où j'étais persuadée que tous ces "trop" pouvaient être des atouts, ou disons trouver un écho chez ce Monsieur au rire tonitruant et à la subtile intelligence...Mais la plupart du temps, ces remarques m'isolaient au point finalement de dresser entre la majorité des pratiquants et moi, une barrière. Une barrière qui m'a blessée je crois...Et dont je garde encore aujourd'hui un bien amer souvenir....Techniquement, je n'ai que peu rencontré de problèmes je dois dire. J'ai toujours été plutôt souple et excepté chuter, qui fut une découverte impressionnante et que j'ai mis un certain temps à intégrer à mes réflexes, l'apprentissage fut je dirais...comme allant de soi. elève ni brillante ni incurable, j'ai poursuivi physiquement, une trajectoire des plus "normale":-))) Des années de danse m'avaient fait être en contact avec mon corps et l'effort, et l'équitation...sensibiliser à la notion de l'Autre:-))) Oui, je l'avoue, j'ai entretenu souvent de bien meilleures relations avec les équidés dont l'authenticité et la sensibilité me touchaient bien plus que certains de mes partenaires aikidoka:-((( c'est vrai, je l'avoue...


Ce jour là donc, de soleil, de mots, de lame et de littérature, j'ai pour la première fois éprouvé ce lien particulier et si rarement perçu je crois entre la lame et le verbe, entre le samourai et l'écrivain, entre le guerrier et la littérature et surtout sans doute ce que Mishima voulait dire en considérant que le guerrier avait un atout sur l'auteur et que ce dernier résidait dans l'acte de mourir. L'auteur est toujours face à la mort, il veut l'apprivoiser, comme le guerrier. Tout deux se doivent une distance entre eux et le monde, mais alors que l'écrivain ne parvient pas à s'affranchir de la peur de mourir puisque c'est dans cette crainte qu'il puise l'énergie d'écrire, le guerrier lui, s'en affranchit...et lui, peut mourir de son art...J'ai eu le sentiment de découvrir quelque chose de prodigieusement important dans ma pratique de l'Aikido aussi...dans ma pratique de l'écriture...bien entendu, encore et toujours....Mais c'était un secret que je me suis bien gardé de dire... A mes partenaires d'aikido...mais pas à ceux de la Sorbonne, alors que contre toute attente, je n'espérais que cela: en discuter avec les premiers....
En quittant les tatamis il y a quelques années déjà, je pensais laisser l'Aikido entre parenthèse...Je reviendrais, mais en attendant....
Il n'en fut rien....
A mon insu, il m'a accompagnée et dans les moments difficiles, contre toute attente,  c'est lui qui m'a aidée....Alors que broyée par l'effroi je craignais pour la vie d'un être cher, seule la majesté du Ken m'a fait reprendre mon souffle dans cette salle d'attente froide et vide d'un hopital de province, en pleine nuit....Comme une comptine lancinante et obsédante je fendais l'air de ma lame, régulièrement, de plus en plus calmement, je visualisais tout jusquà ce que ces images se répandent dans mes muscles, dans mes veines et me fassent redevenir humaine, en pleine possession de ma raison....

Dans la colère intenable qui nous a tous percuté lors de l'assassinat de l'un d'entre nous....dans ce cimetière des bords de marne, c'est aussi lui que j'ai retrouvé, alors qu'aveuglée par les larmes, et étouffée par la rage, je ne rêvais que de violence...Cette fois, c'est le djo et ces katas aériens et enlevés qui m'ont arrachée aux griffes de la bêtise et du bestial "oeil pour oeil, dent pour dent"
Et alors que la question récurrente sévit sur l'efficacité ou non avérée de l'Aikido en situation de combat réel et inattendu...J'aurais envie de raconter, enfin, ce que je n'aurais jamais cru possible, parce que je suis sans doute la plupart du temps, la dernière personne que l'on attaque et plus poule mouillée que moi...suis pas certaine que cela se rencontre souvent...et pourtant. J'ai du un jour désarmer un homme...dans la rue, qui m'a foncé dessus...et ce dont je me souviens , et ce que je ne parviens pas à oublier...c'est la peur dans ses yeux quand son couteau est tombé. Ce regard d'effroi, je ne l'oublierais jamais. Je ne pratiquais plus deouis quelques années déjà et pourtant, les réflexes étaient là, comme si certaines techniques s'étaient inscrites dans mon code barre génétique...Mais j'ai honte....

Je ne voulais plus écrire sur l'Aikido, fatiguée de me sentir de nouveau perçue comme une illuminée idéaliste et limite concon...Mais je n'y parviens pas...:-)


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Steph 22/11/2009 21:23


C'est très beau...et continue surtout d'écrire...pour toi et pour nous qui sommes toujours sur les tatamis, que nous fassions de l'intello, du techno ou simplement du budo...
Finalement, c'est ce qui fait la richesse de l'art, toutes ces différences, ces recherches distantes et pourtant si proches...
Bisous.


Laurylyan 22/11/2009 20:21


Petite soeur,

Illuminées ? Heureusement !
Idéalistes ? Dieu merci il en reste !
Intellectuelles ? Bah ! On use de ce que Dame Nature nous a gentiment donnée ;-)

Même lorsque pour différentes raison on a arrêté, l'Aikido ne nous quitte jamais. Il est entré en nous et il restera toujours en nous, car l'Aikido est Taiso...